
Je vous présente un titre que j’avais volontairement laissé de côté avant la première sélection du prix Orange 2022. En effet, vu les premiers retours positifs que j’avais pu avoir, je n’avais pas trop de doute sur sa présence dans les 20 titres sélectionnés. J’ai donc pu le découvrir un peu plus tranquillement.
Les Olympiades. C’est là, autour de la dalle de béton de cet ensemble d’immeubles du Chinatown parisien que s’est installée la famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam après la chute de Saigon. Victor Truong chérit l’imparfait du subjonctif et les poésies de Vic-to-Lou-Go. Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber mais déteste Mitterrand, ce maudit » communiste » élu président l’année où est née leur fille Anne-Maï, laquelle, après une enfance passée à rêver d’être blonde comme une vraie Française, se retrouve célibataire à 40 ans, au désespoir de ses parents. Cette tour de Babel est une cour des miracles aux personnages hauts en couleurs. Voilà Ileana, la pianiste roumaine, désormais nounou exilée ; Virgile, le sans-papier sénégalais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking et gagne sa vie comme arnaqueur. On y croise aussi Clément, le sarthois obsédé du Grand Remplacement, persuadé d’être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins se croisent, dans une fresque picaresque, faite d’amours, de deuils, de séparations et d’exils.
« La tour » est une sorte de « La vie mode d’emploi » de Georges Perec à la mode contemporaine. Sa construction est très intéressante puisqu’elle s’attache successivement aux différents habitants de la tour Melbourne des Olympiades dont le lecteur va suivre les destins qui s’entrecroisent. C’est donc tout un microcosme qui se dévoile page après page au gré des points de vue. A travers ce récit, c’est un tout un pan de l’histoire du peuplement du quartier qui transparait, avec notamment l’exil de la population vietnamienne à la suite de la guerre et de la victoire du Nord communiste. « La tour » s’attache également à raconter la difficile intégration d’une population ramenée à une caractéristique générique chinoise et en bute à un racisme latent qui trouver son apogée au moment de la crise du Covid-19. La plume de Doan Bui est très vivante et semble parfaitement s’adapter à chacun des différents personnages. Elle varie également les formes du récit pour le rendre plus dynamique et parvient superbement à susciter des motions, notamment l’empathie, chez ses lecteurs. La dernière partie, située en 2045 vient imaginer ce que pourrait devenir la dalle des Olympiades. Un résultat fascinant qui ne manquera pas de faire réfléchir sur nos travers ainsi que sur les dérives de nos sociétés.
« La tour », Doan Bui, Grasset, 352 pages.
