« L’autre moitié du monde », Laurine Roux

Je ne sais pas quel livre recevra le prix Orange au mois de juin prochain, ni même quels livres figureront parmi les 20 livres de la première sélection du prix Orange 2022. Ce que je sais par contre, c’est que cette présélection m’aura permis de découvrir, certes un peu au pas de course parfois, une multitude de livres vers lesquels je ne serais pas forcément allé. Exemple avec le livre que je vous présente aujourd’hui.


Espagne, début des années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Ebre pour le compte de dona Serena, une marquise impitoyable, mère d’un jeune garçon cruel et lubrique.
Sous son joug, les employés arrachent les rares joies qu’autorise la fraternité de la misère. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les salines comme sa poche. Quand un instituteur s’installe dans le delta, apportant avec lui ses idéaux révolutionnaires et son amour de la musique, la jeune fille s’éveille aux sentiments en même temps qu’à l’esprit de la révolte. Si bien qu’en 1936, lorsque éclate la Guerre civile, c’est à corps perdu qu’elle se jette dans l’expérience libertaire, avec son lot d’espérances folles et de désenchantements féroces. Sans soupçonner à quel point son destin aura dorénavant partie liée avec l’histoire d’une Espagne que le franquisme s’apprête à faire basculer.


C’est assez curieux, en général je suis capable d’expliquer relativement clairement pourquoi un livre m’a plu ou inversement m’a déplu. Pour « L’autre moitié du monde », je sais pertinemment que j’ai apprécié le livre, que j’ai passé un très bon moment en sa compagnie, mais difficile d’expliquer clairement pourquoi. Le roman fait le portrait d’une époque cruelle, avec cette aristocratie qui considère les paysans exploitant leurs terres comme des moins que riens qui ne méritent aucune considération. Le lecteur pourrait croire que l’action se situe dans des temps reculés, mais finalement pas tellement que ça. Laurine Roux restitue très bien ces modes de pensée de la noblesse (et de l’Eglise) mais aussi les réactions qu’elles ont suscitées avec la montée des revendications populaires, aussi bien au niveau du syndicalisme que du communisme. Avec en germe au niveau local se qui se jouera au niveau national avec l’insurrection franquiste et la guerre civile. Mais « L’autre moitié du monde » est également doté d’une dimension géographique très forte. Ce delta de l’Ebre, cette terre ocre qui suscite un attachement viscéral auprès des paysans qui la cultivent, pour un salaire de misère et en y laissant leur santé. C’est enfin un roman plein de poésie, aux frontières du roman historique, porté par des personnages lumineux et terriblement attachants. « L’autre moitié du monde », c’est tout ça en même temps et cette combinaison aboutit à un superbe texte.

« L’autre moitié du monde », Laurine Roux, Éditions du Sonneur, 256 pages.

2 commentaires

Répondre à Les poches de l’été, histoire(s) – Librairie Mangeurs de livres Annuler la réponse.